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Jesse Sykes, l’interview

Interview de Jesse Sykes, réalisée en novembre 2025 par Stan Cuesta. Un extrait de cet entretien a été publié dans Rock & Folk en décembre 2025.

Quelques jours avant son concert au festival Eldorado, la chanteuse américaine se livre comme jamais..

Jesse Sykes : Bonjour ! [En français]

Stan Cuesta : Bonjour ! [Rires]

Jesse Sykes : Comment allez-vous ?

Stan Cuesta : Bien merci ! Vous parlez français ?

Jesse Sykes : [Repassant à l’anglais] Non… Vous pouvez vous en douter tellement mon accent est terrible. Merci de faire cette interview, j’apprécie vraiment.

Stan Cuesta : Je vous suis depuis longtemps mais je n’ai encore jamais pu écrire sur vous dans Rock & Folk. Je vous ai vu il y a peut-être vingt ans à Paris, à la Java.

Jesse Sykes : Décrivez-moi l’endroit…

Stan Cuesta : Un petit club en longueur assez étroit, dans un passage…

Jesse Sykes : Je pense que je me souviens de cet endroit. C’était un concert bizarre parce que c’était très intime… Oui, je m’en souviens !

Stan Cuesta : Je vous connais grâce à Michel Pampelune. Comment vous êtes-vous retrouvée à travailler avec lui ?

Jesse Sykes : Oh boy… Vous voulez dire comme attaché de presse ?

Stan Cuesta : Quand il avait son label, Fargo, il sortait vos disques…

Jesse Sykes : Oui, on est devenus très bons amis au fil des années, et par chance on l’est resté. Il est très bon pour Phil et moi. Donc quand Ideologic Organ a décidé de sortir le disque, on s’est dit, qui de mieux pour être notre attaché de presse ? Il nous connaît si bien, notre histoire et notre façon d’être… C’était logique [Ideologic Organ est le label, lancé en 2011, dirigé par Stephen O’Malley, le leader de Sunn O)))].

Stan Cuesta : Pour être honnête je connais bien vous deux premiers albums, Reckless Burning (2002) et Oh, My Girl (2004), grâce à Michel, mais le troisième, Like, Love, Lust & The Open Halls Of The Soul (2007) et le quatrième, Marble Son (2011, les deux toujours sur Fargo), moins bien…

Jesse Sykes : Je ne peux vraiment parler que du troisième, le quatrième a assurément été… Il se passait beaucoup de choses. Michel et son label avaient des difficultés à ce moment-là, et, en tant que groupe, nous nous sommes plus ou moins désagrégés peu de temps après la sortie de ce disque. Il est malheureusement un peu resté sur le carreau. Ça a été un crève-cœur pour nous, mais… Nous sommes là ! Quatorze ans plus tard…

Stan Cuesta : Mais ce disque existe, je le découvre aujourd’hui.

Jesse Sykes : J’en suis contente

Stan Cuesta : Il n’est jamais trop tard.

Jesse Sykes : Exactement.

Stan Cuesta : J’écoute maintenant votre nouvel album, mais aussi le précédent ! Excusez-moi…

Jesse Sykes : C’est super, ne vous excusez pas ! C’est juste comme ça que ça marche. Honnêtement… Je ne sais pas comment expliquer ça… Je n’écoute pas beaucoup de musique, mais quand je le fais, c’est tellement profond, que ça devient une part de mon ADN. C’est une relation tellement secrète. Je suis très patiente, je pense toujours que la musique va vous trouver. Si ça doit arriver. Si vous en faites des tonnes, vous ratez souvent le plus important. Donc, mettre des années à trouver quelque chose, c’est en fait la meilleure façon.

Stan Cuesta : C’est exactement ce qui se passe, la musique me trouve. Mais c’est justement quelque chose que je voulais dire : je pense que votre musique est d’une certaine façon intemporelle…

Jesse Sykes : Oh, merci. C’est difficile, on se pose toujours des questions sur ce qu’on fait, intemporel, c’est un énorme compliment, c’est en quelque sorte le but. Je n’aime pas être prisonnière de quelque période que ce soit. Parce que c’est tellement fugace, et ces choses sont ce qui nous rend humains, les éléments lents, la façon dont nous sommes faits d’émotions, c’est là-dedans que je puise… Je ne sais pas… Regardez la musique populaire d’aujourd’hui, je ne parle pas de ce que vous devez écouter, mais de la musique mainstream, elle imite vraiment… Vous marchez dans un aéroport, il y a des lumières Led, vous allez dans un centre commercial, des cabines d’essayage éclairées aux rayons laser, et beaucoup de musiques ressemblent à ça, à des produits, à du consumérisme, à des ordinateurs portables et à des tennis d’athlètes, ça ne parle pas de l’âme… ça parle de commerce, ça doit remplir des espaces sans fins. Alors pour boucler la boucle, dire que c’est intemporel, je suis vraiment contente que vous ressentiez ça, parce que… Que peut demander de plus un artiste ?

Stan Cuesta : On va remonter un peu dans le temps, désolé si on vous a déjà posé ces questions mille fois, mais c’est le premier article dans Rock & Folk, donc…

Jesse Sykes : C’est ok !

Stan Cuesta : Comment avez-vous commencé à jouer de la musique et à chanter ?

Jesse Sykes : Laissez-moi réfléchir… C’est une question compliquée parce que j’ai plus ou moins commencé quand j’étais toute petite, ma maman était une pianiste classique, donc il y avait toujours de la musique à la maison, nous avons été plus ou moins forcés à prendre des leçons de piano, de violon, et bien sûr j’étais indisciplinée et j’ai arrêté bien trop jeune, et elle me disait, « Oh tu vas toujours le regretter ! » Et bien sûr, ça a été le cas. Mais ensuite, j’ai trouvé par moi-même, vers l’âge de douze ans, à cet âge où la plupart des gens ont ce moment unique, chez un ami, quelqu’un met un disque et quelque chose s’ouvre tout simplement, se déverrouille, dans la partie la plus primitive de vous-même, et ça m’est arrivé vers douze ans, j’ai eu ma première guitare…

Stan Cuesta : Quels musiciens ont déclenché ça chez vous ?

Jesse Sykes : Eh bien, c’est un petit peu embarrassant [elle rit], c’était Lynyrd Skynyrd… Enfin, il y a eu plein de choses. Mais ils m’obsédaient : je voulais être un de ces mecs !

Stan Cuesta : Ils ont écrit de bonnes chansons !

Jesse Sykes : Absolument. Malheureusement je dois faire attention ces jours-ci parce qu’il existe toujours un groupe du nom de Lynyrd Skynyrd, mais ce n’est pas l’original. Et c’est dégoûtant… Les vrais gars de Skynyrd se retournent probablement dans leurs tombes. C’est dur car on donne d’eux une image tellement fausse dans la culture américaine, parce que MCA les forçait à avoir le drapeau confédéré, et ils ne voulaient pas ça… Mais ils ont plus ou moins été… Présentés comme un tas de gars du Sud stupides, ça n’aurait pas pu être plus éloigné de la vérité… C’est juste qu’ils étaient jeunes et que leur label contrôlait tout, et… je sais tout ça parce que j’étais totalement obsédée par eux.

Stan Cuesta : Mais cette chanson, “My mama told me when I was young”…

Jesse Sykes : Oh oui, “Simple Man”…

Stan Cuesta : C’est une super chanson !

Jesse Sykes : Oui, et quand j’étais très jeune, simplement le son de leurs disques… Le deuxième, non je pense le premier, a été produit par Al Kooper, et vous savez, c’était un génie, il a joué avec Dylan et j’en passe, il était dans Blood, Sweat & Tears, le Blues Project, c’est un producteur incroyable, dont on ne parle pas assez, à mon avis. Ce disque avait un son qui m’a vraiment soufflée, gamine, m’a emmenée dans un endroit très mélancolique. Plus tard dans ma vie, j’ai eu, vous voyez, des goûts plus sophistiqués, mais à douze ans, c’est ce qu’il me fallait… pour m’ouvrir, me rendre dingue, d’une certaine façon, je devenais un petit loup-garou ! Transformée d’une gentille petite fille à… Je ne sais quoi !

Stan Cuesta : Et vos autres influences, plus tard, plus sophistiquées ?

Jesse Sykes : Euh… Il y en a tant. Je suppose qu’on pourrait dire que j’étais une jeune audiophile. J’allais dans le magasin de disques et j’achetais des disques de jazz, de folk… et puis je suis allée dans une école d’art. C’est là que je me suis plus branchée sur les groupes underground du moment, comme les Minutemen, les Throwing Muses, une énorme influence, et The Violent Femmes, les choses qui se passaient à ce moment-là, du milieu à la fin des eighties, et c’était bon pour moi parce que j’étais une telle loyaliste du classic rock, ça m’a fait réfléchir d’une façon différente. C’était très nécessaire et croyez-le ou non, d’une certaine façon, douloureux, parce que j’étais tellement loyale vis à vis de mes obsessions, de cette idée de ce qu’était le classic rock… de ce qu’était le rock’n’roll, de… 1969 à 1972. J’avais une palette très rigide. Mais une fois de plus c’était quand je n’étais qu’une jeune ado… Je ne pensais pas à la musique en termes artistiques, qu’elle pouvait aller au-delà des limitations du classic rock…

Stan Cuesta : A l’école d’art vous avez étudié la photo. Est-ce que ça a été important et l’est toujours ? Vous faites des photos…

Jesse Sykes : Non. Oui, dans la mesure où j’ai toujours pensé que la photo transcrivait visuellement ce qu’on ne pouvait pas faire par le son et vice versa. C’était pour moi une façon de m’éloigner de la musique et de quand même aiguiser ma propre vision et mon énergie, évoluer… J’étais une photographe de rue, c’est ce qui m’obsédait, mais la musique était ma muse, tout ce temps, 90% de ce qui m’obsédait, de ce que je prenais en photo, se passait dans des endroits où on jouait de la musique. Des clubs de strip-tease, des bars gays, des endroits où la musique faisait partie de l’air du temps… C’était difficile même d’aller à l’école, parce que je voulais me concentrer sur… Je voulais m’enfuir de chez moi, devenir chanteuse, j’avais cette idée très limitée de ce que c’était quand j’avais quinze ou seize ans, ma mère me disait, « Si tu vas dans une école d’art, on verra ! » Mais ce n’était pas ce dont j’avais rêvé, vous voyez ? Je pense que si je n’avais pas été dans une école d’art, j’aurais fini dans un groupe de reprise de Lynyrd Skynyrd… Je n’aurais pas évolué.

Stan Cuesta : C’est mieux comme c’est je suppose ! [Rires]

Jesse Sykes : Oui…

Stan Cuesta : Je sais que vous avez ensuite joué dans un premier groupe avec votre mari, mais on ne l’a jamais entendu par ici…

Jesse Sykes : C’est une bonne chose, croyez-moi ! C’est ce genre de chose qu’on regrette plus ou moins… ça devenait plus facile de faire des CD soi-même, de sortir de la musique merdique… Vous pourriez en quelque sorte me faire chanter avec ce groupe ! Mais c’était un processus d’apprentissage. Il y avait de bons éléments mais… Je n’avais pas encore vraiment compris l’importance des paroles, de l’écriture des chansons…

Stan Cuesta : Vous écriviez déjà ?

Jesse Sykes : Oui, mais je n’avais pas encore la vénération qui est je pense nécessaire… Je ne comprenais pas. Je ne sais pas comment expliquer ça autrement, je cherchais encore. Ça m’embarrasse un peu…

Stan Cuesta : Tout a vraiment commencé quand vous avez rencontré Phil Wandscher ?

Jesse Sykes : Oui, absolument. Il a été mon catalyseur.

Stan Cuesta : Comment est-ce arrivé ?

Jesse Sykes : On s’est rencontré dans un bar, un soir. Vous savez, j’ai raconté cette histoire tant de fois… Difficile de lui conserver sa fraîcheur…

Stan Cuesta : Désolé…

Jesse Sykes : Non, j’adore raconter cette histoire. Je traversais mon divorce tout récent, et une amie m’a dit, « Sortons ce soir ! » C’était la Saint Patrick, et en Amérique, c’est la soirée où on n’a pas envie d’être dans un bar, les gens se saoulent… Mais on est sorties et j’étais vraiment un caillou dans sa chaussure, « Je veux juste rentrer chez moi, j’en ai marre… » « Non, prenons un dernier verre ! » et c’est pendant celui-ci que Phil est entré, il s’est assis à côté de nous, genre, « Allez, les filles, je vous paie un verre ! » Et moi, « Non, non… » Mon amie, « Oui !  Et voilà, lui et moi avons commencé à parler, ça n’a pas été le coup de foudre immédiat. Mais ça a été immédiatement une intrigue. Et bien sûr, il m’a dit qu’il était dans Whiskeytown et il a piqué ma curiosité. On a immédiatement commencé à se voir, on n’a pas tout de suite joué de la musique ensemble, c’est quelque chose qui a commencé après que nous soyons… tombés amoureux, j’imagine qu’on pourrait dire.

Stan Cuesta : Le son de votre groupe, c’est vraiment le mariage parfait entre votre voix et sa guitare…

Jesse Sykes : Merci d’avoir remarqué ça. Je dis toujours que nous partageons littéralement le même cœur. Nous sommes comme des vrais jumeaux, comme frères et sœurs, ce qui est probablement la raison pour laquelle l’histoire d’amour n’a pas duré… mais l’amitié et l’affinité, quel que soit le nom qu’on lui donne, le lien spirituel, je ne pourrai jamais mettre des mots là-dessus, mais ça m’hallucine, alors oui… on est comme ces vrais jumeaux bizarres séparés à la naissance. Je ne sais pas comment j’ai eu cette chance de le rencontrer. Et de toujours jouer avec lui. C’est incroyable.

Stan Cuesta : C’est super de continuer à jouer ensemble après s’être séparés…

Jesse Sykes : Je me suis demandé plusieurs fois, « Quelle est cette chose qui nous tient ensemble ? » Mais je plaisante toujours en interviews, Phil est le gars qui… Vous savez aux enterrements, quand ils commencent à descendre le cercueil, c’est la personne sur le cercueil de qui je me jetterai en hurlant… C’est simplement ce genre de lien. Je pense souvent que si l’un de nous deux meurt, l’autre mourra aussi. C’est comme un système énergétique où chacun dépend de l’autre. Et je pense qu’il serait d’accord avec moi. J’ai lu des gens qui parlent de ça, des gens qui étaient en couple et qui se sont séparés et qui réussissent… C’est rare mais… Cette énergie nous maintient ensemble. Même s’il y a eu des moments où on s’agressait physiquement l’un l’autre avant de monter sur scène… Ce n’est pas une blague. C’était un partenariat intense. Et ça l’est encore ! On s’agresse encore physiquement même si on n’est plus ensemble… On est des gens intenses !

Stan Cuesta : D’où vient le nom du groupe [Le doux au-delà] ?

Jesse Sykes : Ça vient d’un rêve que j’ai fait. C’était un magnifique rêve qui n’arrive qu’une fois dans une vie où j’étais conduite par ce narrateur qui était sur mon épaule, c’était un rêve de vol, ça semblait si réel, on allait dans toutes ces anciennes cités, comme si le temps et l’espace n’existaient pas, je pouvais sentir tout se passer en même temps, il y avait des anges soufflant dans des cuivres, des sons que je n’avais jamais entendus sur terre, je donnerais tout pour les entendre à nouveau. J’espère que ça sera le cas un jour. A un moment, le narrateur m’a emmenée sur le flanc d’une colline, une forêt de pins, et il y avait de la musique qui sortait du sol, la plus belle musique pour violon qui soit, et il m’a dit, « Tu sais ce que c’est ? » « Quoi ? » « C’est le son des morts, de nos âmes. » On a continué à voler, et je regardais la lune, un sentiment de joie qu’on ne ressent probablement que bébé. Je me suis réveillée et j’étais transformée, je ne peux même pas l’expliquer, ça m’a changée, et la sensation a duré pendant presque une décennie, ce sentiment d’être là, ce rêve… Je ne peux plus y accéder, c’est déchirant pour moi, mais c’est resté longtemps. Ça m’a remplie et emmenée quelque part. Un soir, j’étais assise dans un bar, j’ai descendu un cocktail et j’ai écrit Jesse Sykes and the Sweet Hereafter. Et il y avait ce mec, un peu trop sûr de lui, qui a fait, « C’est le pire nom de groupe de tous les temps ! » Je ne l’aimais pas. Et donc je me suis dit, « OK, c’est ça que je vais garder. » C’était juste un rêve magnifique, proche de la mort, d’une apparition, je ne sais pas…

Stan Cuesta : Et sur le nouvel album, il y a cette chanson « My Sweet Hereafter »… chantée par Phil ?

Jesse Sykes : Oui. Et cette chanson, pour moi… Je voulais que Phil chante pour toute cette entité qui est nous. C’est comme ce moment-clé sur le disque où il prend conscience de tout… Je sais que ça peut sembler arrogant mais nous vivons notre propre mythologie, c’est notre histoire et je sentais… Il a écrit la chanson, j’ai écrit les paroles mais il a écrit la mélodie… Elle est restée là pendant des années, je n’arrivais pas à imaginer des paroles dessus. Et il était ambivalent à ce sujet. Et je disais, « C’est la plus belle chose que j’aie jamais entendue ! » Et un jour, ça m’est apparu alors qu’on traversait une période très sombre, des coups à tous les niveaux, les paroles me sont venues et c’était comme… « Ok, chantons notre propre oraison funèbre, mais Phil va la chanter, parce qu’il est le doux au-delà, Jesse Sykes and THE Sweet Hereafter. » Je ne sais pas si ça veut dire quelque chose pour vous… Vous pouvez l’interpréter à votre façon.

Stan Cuesta : C’est la première fois qu’il chante une chanson sur un de vos albums ?

Jesse Sykes : Une chanson entière, oui. Sur Marble Son, il fait une petite apparition, quelques lignes, mais oui.

Stan Cuesta : Au début, ce n’était que vous deux puis c’est devenu un groupe ?

Jesse Sykes : Oui, c’était lui et moi, puis nous avons eu d’autres gens impliqués et c’est devenu un groupe. Et en théorie, c’est toujours un groupe ! C’est juste que le monde change… Et que c’est très couteux d’emmener le groupe entier sur la route. Ça craint, mais c’est la vérité. Le but, c’est d’avoir à nouveau tout le groupe, croyez-moi, c’est mon objectif.

Stan Cuesta : Votre rencontre avec Townes Van Zandt ? Vous l’avez probablement racontée mille fois…

Jesse Sykes : Elle ne vieillit jamais. J’avais environ vingt-cinq ans, au milieu des années 1990, je ne sais pas si vous avez entendu parler de ce singer-songwriter, il est mort maintenant, son nom était Paul K ? Il était du Kentucky, il avait tourné avec Townes, c’était un de ses très bons amis [Décédé en 2020, Paul K était surnommé “The Greatest Unknown Songwriter of His Generation”. Il a publié plus de 100 disques et écrit plus de 3000 chansons !] Nous vénérions tous Paul K. Je faisais partie de ce groupe de jeunes, à Seattle, qui étaient intéressés par ce genre de musique, mais c’était l’époque du grunge, donc il n’y avait pas tant de gens de vingt ans et quelques intéressés… C’était une autre époque. Donc j’ai trouvé cette bande d’amis vraiment branchés par le folk et les trucs de singer-songwriters, un peu avant que tout ça ne devienne populaire… Paul K a dit, « Vous devez aller voir ce gars ! Il est incroyable, il s’appelle Townes Van Zandt. » « Ok Paul ! » Donc on y est allé, il n’y avait probablement que quarante personnes dans la salle, tous plus vieux, on était les seuls jeunes… Le concert a été renversant, j’ai su pendant toute la durée… je n’avais jamais entendu parler de lui, il n’était pas encore une légende, vous voyez, pour être un fan, il fallait vraiment être au courant, et je peux vous garantir que personne ne parlait de Townes Van Zandt en 1995 ! Pour faire court, ce soir-là, Townes tremblait pas mal, il souffrait de delirium tremens, je pense qu’il était au régime sec, en sevrage, une ou deux fois il a cogné le pied de micro, des moments de vulnérabilité, qu’en tant que jeune personne, étaient très tristes pour moi, je ne comprenais pas que le public le chahute, ça m’a vraiment perturbée. Et quand le concert a été terminé, j’ai dit à mon ex-mari, « J’ai l’impression d’avoir vu un musée avec une guitare ! » C’était ma métaphore… Nous venions de voir quelque chose qui allait nous prendre beaucoup de temps à digérer. Bon sang, c’était quoi ? Renversant et bouleversant. On était là dehors, quatre d’entre nous, et soudain Townes sort, il est tout seul, et il tient deux Pepsi Light ! Je me souviens m’être dit, « Pourquoi Townes Van Zandt boit-il du Pepsi Light ? Il est tellement maigre, il aurait besoin de calories ! De vrai Pepsi ! » Il se dirige droit vers nous, et on est tous totalement béats d’admiration. Sans autre vraie raison que le fait qu’il était renversant, parce qu’il n’y avait presque personne au concert, mais on savait. Qu’on avait vu un grand. Alors on a commencé à parler et il m’a dit, [Elle imite la voix et l’accent de Townes], « Chérie, si tu veux être une chanteuse folk, tu vas devoir te couper les ongles, abandonner à peu près tout, le confort, la famille, l’argent. » Et j’ai répondu, « J’ai déjà les ongles courts, parce que je joue de la guitare… » On s’est mis à discuter, et à un moment, il me regardait, très intensément, dans les yeux, j’ai dit, « Quand reviens-tu, Townes ? » Il s’est arrêté, il m’a regardée, et il a commencé à avoir les larmes aux yeux, je ne savais pas trop quoi faire, je ne pouvais penser qu’à le prendre dans mes bras. Je me revois debout, avec Townes Van Zandt qui pleurait dans mes bras. Et il m’a dit, « Chérie, je ne sais pas si je reviendrai jamais… » Et il avait raison, parce que, quelque chose comme deux ans plus tard, il est mort. Et mon plus grand regret, c’est de ne pas avoir dit, « Allons boire un café. » Je suis sûre qu’il serait venu avec nous. Bref, pendant qu’il s’éloignait, avec ses deux Pepsi Light, il nous faisait face, il marchait à reculons, et il s’est mis à chanter « Take It Easy » des Eagles. Et il a disparu dans l’obscurité. Et voilà. Ma vie a changé. J’avais l’impression qu’une rivière m’avait traversée quand il s’est éloigné, et quand je l’avais entendu, bien sûr. C’était comme quelque chose d’irréparable, pas un dégât, mais j’ai été tellement frappée par son esprit et son être, que j’ai su instantanément que ma vie allait changer. Peu de temps après, j’ai divorcé, j’ai tout réévalué, je me suis mise sérieusement à l’écriture de chansons, et j’ai creusé profondément cette voie. Vraiment touchée, remplie d’humilité, j’ai compris que j’avais été ridicule, que j’avais beaucoup à apprendre. Et ça a été le début. Ça a été un truc bizarre, j’y pense beaucoup, à ces quelques moments qui arrivent dans une vie. Ce n’était pas une attraction amoureuse, il ne m’attirait pas physiquement, mais ça ressemblait à de l’amour, j’ai senti ce chagrin quand il s’est éloigné. Cette personne qui était si présente, liée, vous saviez que vous aviez perdu quelque chose. En le connaissant. Sachant que vous n’approcheriez plus jamais ça.

Stan Cuesta : Je l’ai vu à Paris à peu près au même moment… en 1994.

Jesse Sykes : Ouah ! ça devait être la même tournée…

Stan Cuesta : 50 personnes dans la salle, il pleurait sur scène…
Jesse Sykes :
On a vu la même chose ! Vous comprenez… Quel âge avez-vous ?

Stan Cuesta : Je suis vieux, j’ai 64 ans !

Jesse Sykes : Vous n’êtes pas vieux… Sept ans de plus que moi. Vous étiez jeune à l’époque.

Stan Cuesta : 30 ans et quelques, oui.

Jesse Sykes : Vous et moi avions en quelque sorte une longueur d’avance…

Stan Cuesta : Oui, il est devenu une légende plus tard…

Jesse Sykes : Oui. Sa mort, puis internet. Il y a des tas de jeunes qui marchent sur ses traces, mais la triste réalité dont nous avons été témoins… Je vois des choses sans cesse sur internet, je déteste, mais je veux dire, des petits bouts de choses que je lis, et il y a toujours des gens qui disent, « Vous n’avez pas besoin d’être malade mental pour être un grand artiste… » Je suis désolée, mais je n’ai jamais rencontré un artiste vraiment pragmatique, complètement réfléchi, qui soit exceptionnel. Il y a toujours un petit truc dingue. Vous avez vu Townes pleurer sur scène, trembler, alcoolique, fragile, avec ses démons, mais c’est sauvage…

Stan Cuesta : Pourquoi une telle attente de quatorze ans ?

Jesse Sykes : Il y a eu, un peu en résumé de ce qu’on disait, beaucoup de choses qui se sont passées après Marble Son : Fargo a mis la clé sous la porte, j’ai perdu deux membres de mon groupe, et ce disque était tellement… On ne pouvait pas trouver instantanément une nouvelle section rythmique, il était très intense, il fallait une certaine esthétique pour jouer ce genre de musique, et à ce moment-là, croyez-le ou non, c’était encore difficile de trouver des gens pour jouer ça. Maintenant, tout le monde est branché sur ce genre d’opus psychédéliques, mais alors, ça n’était pas si facile… Alors on a fini par se faire virer par notre tourneur américain, parce qu’on a dû annuler une tournée quand on a perdu la section rythmique, et c’est allé de mal en pis… Et puis j’ai fait une véritable dépression, je n’exagère pas, j’étais dévastée. Nous étions très fiers de ce disque, au taquet, et soudain c’est comme si on nous coupait les jambes… Vu d’aujourd’hui, je me dis, « Comment ai-je pu laisser me laisser détruire par un stupide tourneur ? » Mais à l’époque, ça a été le cas. Et puis il y a eu toute une série d’événements, les loyers sont montés en flèche à Seattle, Phil était constamment en difficulté, la maison qu’il louait où on répétait a été rasée, c’était très difficile de trouver un nouvel endroit où on puisse jouer avec tout le groupe, les années sont passées, puis ma mère est devenue vieille et j’ai dû m’occuper d’elle. Nous avons commencé à enregistrer cet album en 2015… Sans penser qu’il y aurait un trou de quatorze ans. OK, quatre ans, mais avec ma mère malade, je devais être présente pour elle, et chaque fois qu’on s’y mettait, quelque chose se passait. Puis il y a eu le covid… Toute une série d’événements qui ont donné une situation impossible pour faire de la musique. C’est plus compliqué, mais sans rentrer trop dans les détails…

Stan Cuesta : Des chansons avaient été enregistrées. « Dewayne » est sorti en 2018…

Jesse Sykes : Oui, ça provenait de la toute première séance. Ça partait bien puis tout s’est mis à merder. La santé, la dépression…

Stan Cuesta : Vous avez trouvé un nouveau label, lié à votre travail avec Sunn O))) ?

Jesse Sykes : Oui. Il y a des années, j’ai chanté une chanson que j’avais co-écrite sur l’un de leurs disques les mieux accueillis par la critique, Altar. « The Sinking Belle », c’était une collaboration, le début d’une relation créative, il y a eu des concerts, All Tomorrow Parties en Europe et en Amérique, et puis on a développé cette super amitié, j’ai fait des choses avec Steven O’Malley, une chorégraphie à Paris. Puis on est parti en tournée avec eux récemment, en Europe et en Amérique, et ils ont dit, « On adore votre disque, on adorerait le publier. » Pour moi, la question ne se posait pas, j’adore l’idée de ne pas être sur un label conventionnel… Ne vous méprenez pas, j’adore la musique, le folk, mais aujourd’hui, beaucoup de labels veulent que vous en fassiez des tonnes sur Instagram ! Je ne suis pas ce genre d’artiste. Je trouve tout ça démoralisant. Et c’est une autre chose que j’aime dans le fait de travailler avec ces gens, ils ne sont pas ce genre de label, ils n’ont aucune attente de ce genre de cirque, c’est un label d’artistes, vraiment. Steven O’Malley est un artiste. Un plasticien autant qu’un musicien. J’aime aussi sa vision de son label. La façon dont il voit la musique comme un art, les performances, les installations. Je suis très honorée d’en faire partie.

Stan Cuesta : C’était juste un peu surprenant, musicalement vous êtes assez différents…

Jesse Sykes : Au début, je leur disais, « Pourquoi nous aimez-vous, les gars ? On ne fait pas du black metal ! » Et ils répondaient, « Parce que vous êtes sombres! Ce n’est pas heavy, mais… » C’était avant que des gens comme Chelsea Wolfe existent… Je pense qu’ils étaient attirés par la mélancolie, c’est aussi simple que ça. Et ils sont peut-être partiaux parce qu’on est amis, je ne sais pas…

Stan Cuesta : Vous jouez aussi dans un groupe avec Dave Alvin [leader de The Blasters] ?

Jesse Sykes : Oui, c’est arrivé un peu avant le covid. C’est son groupe, ce ne sont que des reprises. Nous allons en studio de temps en temps, on joue live et… Ce qui arrive arrive ! Il n’y a pas d’obsession méticuleuse de bidouillage en studio. On a ce qu’on a. C’est une expérience très libératrice. Mais je ne fais que chanter.

Stan Cuesta : Des chansons de Lynyrd Skynyrd ?

Jesse Sykes : Non ! ça ne va pas aussi loin dans le classique… Mais beaucoup de sixties, et de choses obscures, de faces B, c’est cool. Mais ce n’est pas mon bébé.

Stan Cuesta : A propose de bébé, parlons de votre album, des gens qui jouent dessus, comme Marissa Nadler. On ne la connaît pas bien…

Jesse Sykes : Oh, vous devez l’écouter ! J’ai commencé par être fan d’elle, puis nous sommes devenues amies en tournée, on se connaît depuis dix-sept ans, je pense, et je l’ai vue grandir. C’est l’originale. Il n’y aurait pas de Chelsea Wolfe sans elle. Marissa portait de longues robes de mariée, jouant du freak folk goth, bien avant, c’était la reine. Et puis au fil du temps, beaucoup de femmes ont suivi… A mon avis, Marissa n’a pas la reconnaissance qu’elle mériterait pour avoir été le catalyseur de toute cette scène. Bon, Chelsea Wolfe n’a maintenant plus rien à voir avec Marissa. Je pense que c’est une des singer-songwriters les plus importantes de ce siècle. C’est un génie, et c’est aussi une artiste visuelle, elle fait de la vidéo, son travail est phénoménal. C’est une vraie artiste. Elle est sur le label Bella Union en Angleterre, vous trouverez. Je suis une vraie fan !

Stan Cuesta : Qui sont les membres du groupe ?

Jesse Sykes : C’est encore un peu un work in progress… Mais il y a Bill Hertzog, je le considère comme un membre à vie, il est bassiste, il joue aussi dans Earth ; Anne Marie Ruljancich, c’est l’altiste, va probablement encore jouer avec nous, quand on aura le groupe complet, elle est sur le disque. Nous avons un nouveau batteur, Jason Merculief. Je ne suis pas encore absolument sûre de qui tournera avec nous quand le moment viendra. Ça dépend de qui est disponible. Mais le cœur du groupe est sur ce disque… La seule différence, c’est que Bill ne joue pas de basse, mais des percussions. Mais Anne Marie est là.

Stan Cuesta : Au début, vous n’étiez que deux ?

Jesse Sykes : Oui, et nous n’avions pas un énorme choix de chansons, nous n’avions fait qu’un seul disque. Maintenant, on a plein de chansons, et on est devenus bien meilleurs !

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