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Rodney Crowell, l’interview

Quelques semaines avant le concert parisien du songwriter américain, on savoure cet article de Léo Haddad, réalisé pour Rock & Folk en août 2023.

Ancien band leader de Emmylou Harris, auteur d’une vingtaine de numéros 1 country et d’autant d’albums (dont au moins dix chefs-d’œuvre), Rodney Crowell sort The Chicago Sessions, produit par Jeff Tweedy. Townes, Johnny Cash et… les Traveling Wilburys, pour Rock & Folk, il raconte tout.

Un géant, un vrai, words & music. Ami et compagnon de route de Emmylou Harris, ex-mari de Rosanne Cash, il a tout connu, les outlaws magnifiques, la gloire à Nashville, les albums multiplatines, la traversée de son désert personnel, la renaissance artistique et l’une des plus grandes secondes parties de carrière de l’histoire pop, en cours depuis “The Houston Kid”, en 2001. Lecteurs, lectrices : Monsieur Rodney Crowell.

Vous avez eu du succès très tôt, mais le récit qui prévaut sur votre carrière est celui d’une réinvention radicale au moment de “The Houston Kid” en 2001.

Rodney Crowell : Oui, et ça reste vrai. Au milieu des années 90, un ami dirigeait MCA à Nashville. J’avais sorti une demi-douzaine d’albums chez Columbia, dont l’un avait vraiment cartonné…

“Diamonds And Dirt” en 1988.

Rodney Crowell : Voilà. Ce copain m’a fait un pont d’or pour que je le rejoigne chez MCA. Et j’ai plongé. Je me suis mis en tête d’être à la hauteur des sommes misées sur moi… sauf que je me suis planté dans les grandes largeurs. J’ai sorti des disques médiocres – des flops en plus. Alors j’ai pris du recul, presque cinq ans… J’ai commencé un bouquin sur mes parents (“Chinaberry Sidewalk”, édité en 2011) et sur la manière dont j’avais été élevé dans une famille de métayers très pauvres. Vers 1999, j’étais prêt à revenir. J’ai investi un peu d’argent dans un disque que j’ai fait écouter à Richard Dodd, l’ingé son du “Cloud Nine” de George Harrison et des Traveling Wilburys. Il l’a écouté, il m’a dit “c’est top, Rodney. Maintenant, sois gentil, fous moi ça à la poubelle et fais-en un autre, mais un vrai cette fois.” Mot pour mot ! J’ai récupéré mon acetate et j’ai pris la route pour rentrer chez moi. Bon sang, je fulminais. Parce que je savais qu’il avait raison… J’ai fichu ce disque au rebus et je me suis lancé dans “The Houston Kid”, en suivant mon instinct plutôt que des calculs commerciaux. Désormais, quoi que je fasse, je le ferais pour les bonnes raisons.

L’influence des productions Jeff Lynne sur vos disques de cette époque-là est frappante.

Rodney Crowell : Logique. The Houston Kid, Fate’s Right Hand et The Outsider ont été faits avec Pete Coleman, un proche de Dodd, lui aussi membre de l’école des ingé sons anglais en blouse blanche, à l’ancienne. C’est lui qui m’a conseillé d’enlever la reverb’ sur ma voix. Il m’a dit “ça va te faire drôle au début, mais tu t’habitueras”. Si vous écoutez les disques de Tom Petty produits par Lynne, c’est leur première caractéristique : un traitement très sec de la voix.

D’un coup, vous sonnez plus naturel, plus proche.

Rodney Crowell : Avant ça, je détestais m’entendre. Je le disais à Emmylou (Harris) et elle me répondait “mais qu’est-ce que tu racontes, je l’adore, moi, ta voix”. Juste en enlevant l’écho, je me suis “découvert”, j’ai repris confiance en moi. Et je n’ai cessé de m’améliorer comme chanteur depuis. Je suis persuadé que ça m’a permis de durer beaucoup plus longtemps. Ce nouvel outil m’a inspiré pour écrire de meilleures chansons.

Au final, vos flops des années 90 ont été une chance.

Rodney Crowell : Pendant mon quart d’heure de gloire warholien, quand j’entrais dans une pièce, je sentais ce que les gens projetaient sur moi : “eh, c’est le gars qui vient d’aligner cinq n°1 d’affilée.” Et inconsciemment ou non, je me mettais à me comporter comme tel. J’ai réalisé que si je me laissais entraîner là-dedans, si je me laissais bouffer par cet égo, ce que j’avais à dire comme artiste allait s’évaporer et j’allais devenir un oldies act, un ringard. J’avais eu un succès gigantesque. Et franchement, lui tourner le dos, ça réclamait une vraie dose de courage. Mais je m’y suis tenu. Tous les disques que j’ai faits depuis ne sont pas aussi bons que The Houston Kid ou Tarpaper Sky (2014), mais ils s’efforcent d’être à la hauteur de ce moment pivot.

Vous arrivez à Nashville au début des années 70. Guy Clark, Townes Van Zandt, Jerry Jeff Walker, c’était quoi leur attitude vis-à-vis du succès ? Ils essayaient d’en avoir ? Ils trouvaient ça suspect ?

Rodney Crowell : Ils avaient une dizaine d’années de plus que moi mais ils m’ont autorisé à m’assoir à leur table, à condition que je la boucle. Et j’ai beaucoup appris. Dans ces “salons” de songwriters, personne ne cherchait à devenir une star. Les trois que vous citez, mais aussi Mickey Newbury, Steve Earle, Willie Nelson, moi-même… s’il y a du pognon à la clef, on crache pas dessus. S’il y a plein de pognon à la clef, encore moins. Mais l’attitude générale reste “est-ce que j’écris des bonnes chansons”. Parce que c’est la seule chose qui compte quand, à 3h du mat’ sur Acken Avenue en 1972, Townes joue “Pancho & Lefty” pour la première fois dans une pièce remplie de songwriters déchirés mais sidérés, qui se disent tous : “voilà, c’est ÇA, c’est pour ça qu’on fait ce métier”. On ne peut pas poser un mot précis dessus, mais on sent qu’on touche le truc du doigt, le but à atteindre. C’est palpable, tangible, noble, c’est de l’art. On voulait tous être des artistes.

La métaphore du “vol” comme vie pleine se retrouve souvent dans vos chansons, jusqu’à cette nouvelle ballade fabuleuse, “Loving You Is The Only Way To Fly”.

Rodney Crowell : J’y reviens toujours. On citait Tom Petty tout à l’heure. Il a écrit ce tube superbe, “Learning to Fly”, et j’ai écrit “Still Learning How To Fly”, à peu près à la même époque. Je me demande qui de nous deux a inconsciemment influencé l’autre sur ce coup là – j’espère que c’est moi ! La première fois que j’ai montré cette chanson à Guy (Clark), je chantais “I’m learning how to fly”. Il m’a coupé et m’a dit “non, you’re STILL learning how to fly”. Ça changeait tout ! Le plus étonnant, c’est que ces deux derniers mois, j’ai écrit des chansons avec Mike Campbell (guitariste de Tom Petty & the Heartbreakers). Tom, lui, moi, on est de la même génération, on fonctionne sur les mêmes archétypes en termes de son, de textes, de changements d’accords, parce qu’on est devenu ados au début des sixties. C’est la différence majeure avec les Townes, Dylan, Jerry Jeff, nés dans les années 40. On partage un fond de romantisme teenage qui leur est totalement étranger.

L’influence Beatles.

Rodney Crowell : Eux, ils comprenaient Dylan, grâce au lien avec Woody Guthrie, le folk, dans lequel ils avaient baigné. Mais nous, à la puberté, on s’est pris en pleine poire ces Anglais qui faisaient mouiller les filles ! Même pour un country boy comme moi, la question, devenait : eh, comment ça marche ? Ensuite, il m’a fallu énormément de temps pour y ajouter la gravitas que mes aînés possédaient naturellement, justement parce qu’ils n’avaient pas été exposés à cette explosion de romantisme pop. J’ai bossé là-dessus de manière très consciente. Et ça m’a amené à réfléchir aux bluesmen, Howlin’ Wolf, Muddy Waters, et à l’aspect plus adulte de cette tradition. Je crois que ça se sent dans mes disques récents, comme Texas (2019) ou The Chicago Sessions. Si tout va bien, je serai bientôt en mesure de faire entendre ma version du jump blues de Louisiane, à la Fats Domino ou Smiley Lewis. Moi, le blanc bec aux yeux bleus !

Jeff Tweedy produit votre disque mais c’est une exception. Pourquoi selon vous Nashville et le monde rock restent-ils si séparés ?

Rodney Crowell : C’est lié aux radios. Elles ne s’intéressent pas à la musique mais à vendre des pubs et du life style. Les gens de ce business ne peuvent pas imaginer qu’un mec comme moi, issu d’une famille de fermiers du sud, peut lire Nietzche ou Tolstoï, écouter Leonard Cohen ou même Ravel, Beethoven, Miles Davis, tout le spectre. Pour moi, Buck Owens et les Beatles, c’est la même chose : des disques Capitol que j’ai usés jusqu’à la corde quand j’étais gosse. Diamonds And Dirt n’est rien d’autre qu’un mélange de ces deux influences ! Vous, moi, Tweedy, on sait que ces frontières sont de la foutaise. Mais les radios et les pourvoyeurs d’imagerie réfutent cette idée.

Ça n’explique pas pourquoi les types estampillés “rock” ne vous contactent pas plus pour collaborer avec vous…

Rodney Crowell : (Il hésite). Ecoutez, peu de gens le savent mais… Après Diamonds And Dirt, quand Roy Orbison est décédé, deux membres des Wilburys m’ont proposé de rejoindre le groupe.

Non !!!! Lesquels ?

Rodney Crowell : Dylan et Tom. Ce devait être en 89 ou 90. J’étais en studio quand mon manager m’a dit “un appel pour toi”. Et ils étaient au bout du fil… J’étais tellement excité que je me suis mis à écrire des chansons direct. Mais Harrison a mis son véto. “On ne remplace pas un Wilbury mort.” J’avais beau être terriblement déçu, je comprenais ça.

Et vous ne le disiez pas, alors qu’on a cité les Wilburys en début d’interview !!!

Rodney Crowell : (Il sourit) Parce que j’ai toujours peur que ça ait l’air bidon… Si je dis ça en passant dans le cours d’une conversation, les gens vont penser “c’est ça, bien sûr, dans ses rêves, oui”.

Deux morceaux rendaient mon fils dingue quand il avait six ans : “Got My Mind Set On You” de Harrison et votre “Say You Love Me”. C’est la même excitation rock’n’roll modernisée, le même son sec et irrésistible.

Rodney Crowell : Eh bien, ma fille la plus jeune, quand il fallait la calmer, je lui mettais “Fish On The Sand” de Harrison !! (Il chante) “Dang, dang da-da-da-daannng… like a fish on the sand”. Et quand elle s’est mariée, c’est sur cette chanson qu’on a dansé ensemble…

Votre père chantait mais il n’est jamais devenu pro. Votre réussite, il l’a vécue comme une revanche ?

Rodney Crowell : Il est né pendant la Grande Dépression. Sa famille vivait dans un hangar à moutons… C’était un bien meilleur chanteur que moi, une voix fantastique, mais cette expérience l’a affecté au point qu’il ne se serait jamais autorisé à tenter quoi que ce soit de sérieux avec son talent. Mais je sais par ses potes que mon succès lui a permis, peut-être pas de prendre une revanche mais d’être… apaisé sur ce sujet. Il était très fier, même si son éducation l’empêchait de venir me dire “hey, fils, c’est super ce que tu fais.”

Vous avez été marié à Rosanne Cash. Vous étiez donc le gendre de Johnny Cash. Votre père ne devait pas être insensible à ça !

Rodney Crowell : C’est sûr… J’ai rencontré Rosanne, on est tombé amoureux, on a eu quatre enfants ensemble. Et je ne vais pas vous mentir, qu’elle fasse entrer son père dans ma vie a été une bénédiction. Il était très généreux, ouvert, toujours prêt à causer avec moi, y compris tard le soir, autour d’un verre de vin. Mais seulement une fois que June (Carter) était couchée, hein, parce que tant qu’elle était là, l’alcool était interdit !! Pour moi, c’était comme être sacré Chevalier par le Roi Arthur en personne. Je me suis autorisé à vivre cette relation de manière romantique tout en m’efforçant d’être un soutien de famille digne de ce nom pour sa fille et ses petits-enfants. Après le divorce, on est devenus amis. Quand John a su que je m’installais avec Claudia, mon épouse actuelle, il m’a dit “tu ne quittes pas la famille, on rencontre ta fiancée” et ils nous ont invités à dîner. Claudia n’en revenait pas qu’ils soient aussi gentils avec elle.

Pour finir, racontez-nous votre moment “Pancho & Lefty” à vous. Vous jouez une chanson à quelqu’un et… tout change.

Rodney Crowell : La première fois que j’ai joué “Bluebird Wine” devant Guy Clark ! J’ai fini de chanter, il m’a regardé et m’a dit “ok, ça commence à être du sérieux”. Puis quand j’ai joué “’Till I Gain Control Again” pour Townes. Il a juste eu un petit hochement de menton. Rien de plus, mais c’est tout ce dont j’avais besoin. Ça voulait dire “t’as franchi un cap, petit”.

Vous reprenez son “No Place To Fall”.

Rodney Crowell : Vous vous rappelez de cette scène dans “Don’t Look Back”, où Dylan humilie Donovan en lui balançant “It’s All Over Now Baby Blue” dans les dents? Ça m’est arrivé avec Townes. On était ensemble chez Guy et Susanna Clark, je joue un truc pas terrible. Townes me laisse finir, il prend sa guitare et dit “moi aussi, j’ai une nouvelle chanson.” Et il se lance dans “No Place To Fall”. Là, j’ai vraiment mesuré le standard auquel je devais me confronter. Et c’est ce que j’ai dit à Tweedy quand on l’a enregistrée: je voulais la jouer exactement comme je l’ai entendue ce soir-là. Le soir où, en me remettant à ma place, Townes m’a montré le chemin pour devenir un vrai songwriter.

Recueilli par Léonard Haddad

Article initialement paru dans le magazine Rock & Folk – Août 2023

Remerciements chaleureux à Léo Haddad et Vincent Tannières.

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